Patrimoine:

La boulangerie de la Maison du Peuple

Un promoteur projetait de raser l’immeuble du quai des charbonnages 78 pour y bâtir des logements haut de gamme. Nous avons constaté que c’était l’ancienne boulangerie de la Maison du Peuple.


Les façades ont été quelque peu modifiées en 1961 après l’achat par D’Ieteren.

Mais qui cela peut-il intéresser de savoir que Bruxelles et surtout le mouvement ouvrier avait été particulièrement actif pour augmenter le pouvoir d’achat et la qualité des marchandises, par une démarche coopérative? C’est J.-B. GODIN qui a été un des principaux acteurs de l’évolution des coopératives “un homme, une voix”.

Cet immeuble a été inauguré le 1er novembre 1896. Il avait été vendu en 1895 par Ricquier, propriétaire de la meunerie voisine au 80, aux bords du canal. Il s’agit de la quatrième boulangerie de la coopérative socialiste et la seconde en importance en 1906. Elle a été remplacée par l’usine installée Quai de l’Industrie à une date encore inconnue, les recherches sont en cours.

En 1885 le Parti Ouvrier Belge est créé au Cygne sur la Grand’ Place, bistrot dans lequel les syndicats et les associations socialistes se réunissaient déjà souvent.

Un peu d’histoire de cette coopérative

C’est Louis Bertrand qui, avec quelques compagnons, et après une visite instructive au Vorruit à Gand, fonde la Boulangerie coopérative ouvrière de Bruxelles.

Le 3 septembre 1882 elle commença ses activités. Le premier pain fut cuit au n°10 de la chaussée de Gand à Molenbeek, dans un four existant à l’arrière d’un café. Deux hommes y travaillaient, faisant tout à la main : pétrir, rouler la pâte, l’enfourner, la défourner, livrer le pain de porte à porte aux coopérateurs avec une charrette à chien, faire les comptes et les commandes. 538 pains la première semaine, 680 kg par semaine après 6 mois et 160 coopérateurs.
En 1885, la coopérative comptait 400 membres. En 1890, sous la direction de Jean Volders il y aura 7000 coopérateurs.
En 1892, la boulangerie produit 3 millions 600.000 kilos sur l’année ! Il y avait une ristourne aux coopérateurs sous forme de coupons d’achats de pain: “c’était le monde renversé”.

Bien des obstacles ont du être surmontés: la rivalité des autres boulangeries, les tensions parfois houleuses entre coopérateurs, entre internationalistes, qualifiant les coopérateurs d’endormeurs…
L’affiliation au Parti socialiste ne fut votée qu’à quelques voix, les neutralistes démissionnèrent.
De violentes querelles entre les tenants d’une coopérative subventionnant le Parti et sa presse “le Peuple”, et les investissements indispensables à la coopérative assombrirent l’avenir : pas une AG sans bagarre !
Des coopératives dissidentes créées par des socialistes “révolutionnaires” virent même le jour, comme “la Molenbeekoise” ou “La Sociale” à Schaerbeek, mais elles ne tinrent pas le coup.


Plan d’origine en 1895, archives de Sint Lukasarchieven

Au vu du développement de l’activité, il fallait délocaliser dans d’autres locaux. Ils furent trouvés dès mai 1883 rue Heyvaert, puis rue Van Artevelde et, par la suite, à l’ancienne synagogue de la rue de Bavière en y regroupant salles de réunions et boulangerie, puis rue aux laines, avant d’installer une seconde boulangerie en 1896, quai des charbonnages 78, où la coopérative avait déjà des magasins de charbons. Sur la façade de gauche sont inscrits les mots suivants: SOCIALISME-SCIENCE-TRAVAIL-COLLECTIVISME; sur la partie de droite: LA MAISON du PEUPLE, SOCIETE COOPERATIVE OUVRIERE DE BRUXELLES. Trois autres mots sont inscrits sur les trumeaux, illisibles.

Le 25 décembre 1886, Jean Volders, administrateur-délégué et par ailleurs rédacteur en chef du journal “Le Peuple”, proposera le nom de “la Maison du Peuple”, instaurera des journées de huit heures et un salaire minimum.

En 1895 la coopérative avait acheté le terrain de la rue Stevens et confié à Horta l’architecture de la Maison du Peuple. Elle fut ouverte en 1898.

Nous sommes en pleine expansion du mouvement socialiste et de la coopérative. Des Ateliers d’aunage et de textile, des magasins à épices coloniales, des chaussures, des boucheries, des cafés avaient été créées toujours pour fournir aux ouvriers des produits abordables. Une caisse fournissait du pain aux malades et aux grévistes. Un réseau d’une cinquantaine de comptoirs existait, réparti dans la région, dépendant ou non d’une “Maison du Peuple”.

En 1906, année du vingt cinquième anniversaire, il y avait deux boulangeries, celle de la rue aux Laines et celle du quai des charbonnages. Elles occupent 185 ouvriers hors employés, et produisent 220.000 kilos de pain par semaine. Elle finit par réguler le prix du pain dans l’agglomération.

Les catholiques (“les cléricaux” disaient les socialistes d’alors) avaient créé la coopérative “Notre pain”, rue Reimond Stijns 85, au delà du chemin de fer, à deux pas de la manufacture des tabacs BAT. Cette coopérative vendait également à la même adresse, du charbon sous le nom “Notre Charbon”. Elle est mentionnée dans les annuaires du commerce de 1931. Sa construction est entièrement en béton avec des structures Hennebique et de très belles voutes centrées à lanterneaux. Un permis a été accordé pour y mettre des loft.


Rue Edmond Styns, l’enseigne “NOTRE PAIN” figurait à la place de ELCO 

Vers 1913 la coopérative Maison du Peuple achète des terrains rue du bateau à Anderlecht, où sera son administration principale, soit à l’angle du quai de l’industrie 233. En janvier 1928 l’architecte Richard Pringiers fait construite pour la MP d’Anderlecht, qui avait déjà des locaux Chée de Mons 423, une extension très conséquente vers le quai de l’industrie, pour des ateliers de charrons, menuisiers, peintres en “carrosserie” et une salle de fête, toujours existante. Sur ce quai, mais plus bas, rue du bateau, existait déjà un dépôt de charbons et la boulangerie est mentionnée en 1945 au 119.


A l’intérieur d’un hangar, quai de l’industrie, ancienne salle de fête de la Maison du Peuple d’Anderlecht située chaussée de Mons, à côté des ateliers de charronnage…

C’est sur ce terrain que seront construits les magasins principaux de la Coopérative, regroupant tous les produits (charbons, textiles, cafés, épices, chaussures) et services de livraison.


La Boulangerie de la Maison du peuple, devenue le KING, exportateur de voitures d’occasions. Le pignon avec son enseigne COOP vient d’être cachée par une extension récente des magasins d’acier WOUTERS.


Les livreurs de pain, à la Boulangerie du Quai de l’industrie

Il semble qu’Horta aie contribué à sa construction, une recherche est en cours, aucune archive de subsiste à la Commune d’Anderlecht. Les écuries pour cinquante chevaux étaient sur quatre étages, on accédait par des rampes et l’alimentation se faisait par un système de monte charge très original. Un reportage a été réalisé dans les années 1980, avant démolition: il peut être communiqué.

Revenons au quai des Charbonnages 78.
A ce stade nous ne savons pas quand cette boulangerie a fermé mais en 1931 elle fonctionne toujours, en 1945 elle n’est plus mentionné aux annuaires du commerce. En 1955 un permis est obtenu par les établissements d’Ieteren pour aménager un garage “réputé existant” en une station VW. Le propriétaire est le Crédit Foncier. En mars 1961 la façade et une partie avant du bâtiment sont modifiées. Un permis d’environnement est obtenu en 1962, renouvelé en 1967. En 1981 on enregistre la cession d’activité. Pour savoir quoi avant 1960, il faut faire une demande au Collège de Molenbeek pour accéder aux archives qui ne disposent pas encore d’inventaire.


Affiche de la vente publique en juin 1946. C’est DIETEREN qui achète pour en faire un garage c’est cette firme qui modifie la façade. Fonds AMSAB

Sur les plans introduits en 1961, ce sont clairement les façades de l’ancienne boulangerie de la Maison du Peuple qui sont repris en situation existante, et modifié pour donner les façades actuelles.

L’immeuble a une forme de L, avec une partie sans étage dans le creux du L, reprenant la verrière et la cours fermée. L’ensemble est traversant et était ouvert sur la dérivation de la Senne à l’arrière. L’immeuble vient d’être loué par un marchand d’articles de décoration. L’étage, où l’on ne peut accéder que par un monte-charge pour voiture ouvrant à rue, a été occupé par un dépôt de tissus, ceux du “Chien Vert”. L’intérieur est en parfait état de conservation.

Le bâtiment parallèle au quai à une charpente en bois. Les planchers sont en un espèce de béton entre poutrelles en I. Une cloison a été démolie et séparait deux locaux avec cheminées. Il s’agit manifestement de logements aux étages. L’accès se fait par un escalier fermé aujourd’hui et par l’étage de la halle.

La halle perpendiculaire au quai, est constituée à l’étage de deux salles en continuation, l’une plus courte et étroite que l’autre, sous une même charpente à fermes Polonceau posant sur des socles en pierres bleues, le tout en parfait état. Deux baies ont été rejointes par une poutrelle pour ne faire qu’une baie entre les deux salles. A l’étage un double corps de cheminée est accolé au mur arrière dans l’axe du faitage mais a été démonté en toiture alors qu’une autre cheminée en coin émerge à l’arrière. Des ouvertures dans le mur vers la verrière ont été murées récemment (parpaings).


Vue actuelle du rez intérieur traversant vers la Senette sur l’arrière.

Au rez-de-chaussée les ateliers derrière le monte-charge, sont sur une colonne en béton, sous le mur supérieur, enrobant sans doute une de fonte et sept autres colonnes de fonte portant des poutrelles en L, rivetées en I et des voussetes, elles figurent sur le document d’archives de 1906 (3). Ce document serait une photo vers l’arrière: la verrière serait à gauche, au fond aurait été les fours à pain, dont aucune trace ne subsiste.

Les transformations des années 1961 dans l’immeuble perpendiculaire au quai, ont consisté à tirer parti des ouvertures existantes en façade. Une faible réduction des fenêtres est visible de l’intérieur. L’ouverture de la grande porte est maintenue mais un mûr a été dressé derrière l’ascenseur, l’imposte est fermée par un panneau. L’ascenseur à voiture y est installé.


Charpente à bielles Polonceau, toiture isolée

Par contre, la façade de l’immeuble parallèle au quai est assez fortement modifiée et sans doute reconstruite, aucune trace des anciennes ouvertures n’est apparente de l’intérieur. Le mûr arrière est en briques anciennes au mortier de chaux, sans doute d’époque. Un local-bureau est installé en surélévation au rez-de-chaussée derrière l’ouverture fermée par un volet. Une halle est dans le prolongement de l’entrée modifiée. Elle est surmontée d’une verrière originale, dans la partie centrale est surélevée laissant ses cotés en verrières, elle est couverte aujourd’hui d’ondulés plastic. Il est manifeste que cette halle est d’époque. Une cours, couverte aujourd’hui en ondulé plastic, suit cet espace, les sanitaires sans doute s’y trouvaient, et s’ouvrait sur la dérivation de la Senne. Tout est intact et dans un très bon état d’entretien.

Ce témoin unique et qui plus est, en très bon état, a échappé jusqu’ici à la voracité des promoteurs et à la mémoire du mouvement socialiste bruxellois. Des usines au quai de l’industrie à Anderlecht ne reste que la plus récente construction en béton, la boulangerie la plus moderne pour son époque. La Maison du Peuple de la rue Stevens a été rasée, celle d’Anderlecht existe encore qui le sait, avec sa salle de fête ! Que reste-t-il des autres Maisons du Peuple à part celle de St Gilles restaurée sans rapport avec la coopérative?

Le classement de ces ateliers a été proposé en 2009, par la CRMS et le Bourgmestre socialiste dument informé à plusieurs occasions de ce joyau molenbeekois, sans suite!

La décision du gouvernement de non-classement fait suite à une proposition de la CRMS de protéger l’ancienne boulangerie de la Maison du Peuple située le long du canal à Molenbeek.
Ce bien ne présente pas suffisamment d’intérêt pour mériter une mesure d’exception comme le classement. Pour la boulangerie de la Maison du Peuple, cette décision a aussi été motivée par la réaffectation du bien dans le respect de ses caractéristiques patrimoniales. (extrait du compte rendu du parlement bruxellois en sa séance du 23 mai 2012).

Notre association peut s’atteler à réécrire l’histoire de “la Maison du Peuple”, il faudra y consacrer un peu de temps…

notes
1. Bertrand L. histoire de la coopération en Belgique, T.II, Bruxelles 1903, pp.286-303 –fonds IEV
2. SERWY, V. La coopération en Belgique, 1880-1914, T.II, Bruxelles, 1942, pp.116-135 – fonds IEV
3. 25e anniversaire de la coopérative 1882-1906. Fond IEV

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