Patrimoine:

La Maison du Garde-Barrière, chaussée d’Anvers 291 à 1000 Bruxelles

Elle vient d’être classée, la petite maison bleue, pourquoi? C’est en effet un témoin exceptionnel d’une activité qui a structuré à la fois le quartier, mais aussi l’activité industrielle, sociale et de communication de ces quartiers, de la capitale et du royaume… et de l’Europe. Guido Vanderhulst

 

C’est en effet un témoin exceptionnel d’une activité qui a structuré à la fois le quartier, mais aussi l’activité industrielle, sociale et de communication de ces quartiers, de la capitale et du royaume… et de l’Europe.

 


Le contexte urbain

L’Allée Verte était à la fois une promenade bourgeoise et princière avant l’indépendance. Elle est devenue également un lieu de foire quasiment permanent. Napoléon fera son entrée par cette Allée en 1803 et en 1810. Mais c’est là aussi que le 6 juin 1815 les armées anglaises se préparent pour la bataille de Waterloo…

Le raccordement du Canal de Willebroeck au Canal de Charleroi est réalisé en 1832 par le quai de Willebroeck actuel. Avec le lancement du chemin de fer, toute la zone, dans un premier temps, entre le canal et la Senne, traversée par la chaussée d’Anvers, se converti en zone industrielle. La première locomotive est construite dans le quartier par De Ridder, un des promoteurs du Chemin de fer. Toutes sortes d’entreprises ont profité du charbon amené par péniche. Le quartier, porte de ville, accueille des immigrés français, puis des italiens, ensuite des espagnols et aujourd’hui les maghrébins.

C’est donc au titre d’un patrimoine architectural, technique et social que cet immeuble a été proposé au classement. Le Gouvernement l’a classé en date du 20 mai 2010.

Le Chemin de fer, le premier du continent, a été lancé en Belgique le 5 mai 1835, de la Gare de l’Allée verte vers Malines. Trois locomotives de la marque anglaise Stevenson : l’Éléphant, la Flèche et la Fusée (noms de rues bruxelloises !) ont tiré les wagons du type chars à bancs.

La gare (un simple quai !) était alors sise sur la commune de Molenbeek qui s’étendait jusqu’à la Senne. Le premier Chemin de fer a suivi la vallée de cette rivière, en pente très douce vers l’Escaut. Le carrefour en question (et donc le passage à niveau) est situé sur la chaussée d’Anvers dans le “faubourg de Laeken”. Les habitants l’appelaient “la Barrière”.

Le tracé de la ligne du Chemin de fer sera rectifié pour desservir la Gare du Nord ouverte déjà en 1841. En effet, les relevés cadastraux en 1857 indiquent une voie plus courbe qui serait le premier tracé de 1835. Ce dernier est devenu la rue Masui. Le plan POPP de 1866 reprend également cette deuxième courbe avec un trait moins accentué. Par ailleurs la ligne de l’allée verte sera prolongée aussi en 1841, par une jonction “sur les quais du canal de Charleroi” vers la gare du Midi, en traversant d’ailleurs l’entrepôt royal que l’architecte Spaak construira en 1860 dans le coin nord-ouest du pentagone. Un homme précédait le train avec un drapeau rouge.

La nouvelle courbe est plus en angle droit avec la chaussée d’Anvers et avec la Senne. Une parcelle cadastrée 521 a été achetée le 9 mai 1856 à la veuve d’un agriculteur, mme Marie-Isabelle DE BAUCHE, veuve Nicolas PARYS, par la “Société concessionnaire du chemin de fer du Luxembourg”, devant le notaire BARBASON. Cette parcelle est en pointe, suivant en cela la courbe de la voie ferrée d’un côté et le mitoyen de l’autre.


Extrait du plan POPP, vers 1866 –la flèche indique le carrefour chemin de fer, chaussée d’Anvers. La Senne forme la limite entre les communes de Molenbeek-Laeken et Saint-Josse.

Sur la parcelle voisine une implantation d’importance est reprise et serait une rubanerie d’après le plan Popp. Une impasse lui est accolée. C’est sur cette parcelle que les établissements Louis DEMOOR et les établissements Louis BRENTA se sont implantées. Nous y reviendrons.

La maison du garde-barrière, appelée “wachthuis” dans l’acte notarié, a d’abord été un petit édicule, sans doute pour se mettre à l’abri. Cet édicule apparaît pour la première fois sur le cadastre de 1857. Sur les plans en 1889, il est notablement agrandi. Aucun autre document ne mentionne d’autre construction. La SNCB n’a plus d’archives de cette époque.

Le modèle de construction est très courant en Belgique, c’est un modèle type chemin de fer “Etat belge” déjà construit en 1870 à des centaines d’exemplaires sans doute. A Bruxelles c’est le seul encore existant. Il existait bien une construction similaire le long de l’avenue de Vilvoorde, juste après le pont Albert. Celle-ci servait pour les colombophiles qui venaient y déposer leurs paniers de pigeons, qui, par train rejoignaient les lieux de lâcher par les “convoyeurs”. Une autre maison existe encore à droite dans la gare de Schaerbeek. Elle va être incluse dans le futur musée du chemin de fer.

La maison du garde-barrière présente une façade à six fenêtres à châssis en chêne. La porte sur la chaussée donne sur un passage entre la maison et la mur voisin. L’entrée se fait par l’arrière. La maison comprend un étage avec chaque fois une grande pièce et une plus petite, chacune avec une cheminée. Un escalier part de la grande pièce, la cave est accessible sous cet escalier de bois, par un escalier de pierre. Il y a un grenier accessible par une trappe de plafond.

Une pièce à étage a été ajoutée à l’arrière, une marche plus basse, celle du rez-de-chaussée sert de cuisine aujourd’hui, à l’étage une chambre et une salle de bain, aménagée par l’occupant. Le WC du type “planche à trou”, avec une porte ouvrée, est à l’extérieur, il a été modernisé. On ne peut à ce stade dater cette extension bien visible aussi en façade arrière. Le puits a été fermé il y a longtemps déjà, mais la trace est réelle (pneumatiques!). Un petit jardinet s’étend derrière la maison avec un houx peut-être d’époque. La clôture, en panneaux de béton typique des clôtures de chemin de fer, ferme la parcelle.

La peinture est d’un bleu typique, à nul autre pareil, c’est de la chaux à laquelle on a mélangé du “bleu de lessive” (hydroxyde mixte de calcium-cuivre?) et une grosse poignée de sel favorisant la fixation. Ce revêtement est réalisé à la grosse brosse et fréquemment appliqué en milieu rural. C’est une peinture “sanitaire” la chaux est hygiénique et le bleu “chasse-mouches”. Le ménage, mari et femme, était de service, puisque le passage est ouvert ou fermé en fonction des trains, mais aussi des usagers de la Chaussée, axe de pénétration très important dans l’agglomération.

L’immeuble est construit en briques, revêtu d’une toiture à deux pentes en tuiles mécanique rouge. Cette toiture est en mauvais état, il y a des infiltrations, une intervention s’impose d’urgence. Il est doté de trois cheminées, pour un poêle au charbon, puisque les cheminots recevaient du charbon. La troisième cheminée a été construite avec l’extension arrière comprenant la cuisine et le sanitaire. Il y a une cave sous la première partie à front de la chaussée. Les descentes, planches de rives et corniches sont très abîmés. Les mûrs intérieurs du coin vers la chaussée sont imprégnés d’eau.

Le bas des murs est revêtu d’un goudron noir pour assurer l’étanchéité en cas de pluies. Les mûrs n’ont plus vu de nouvelles peintures depuis longtemps. Un panneau publicitaire dépare la façade latérale. La maison n’a jamais été vide. Elle fait partie du “domaine de l’Etat” depuis le départ du garde-barrière. Elle est louée aujourd’hui encore par la fille d’une dame qui y était depuis cinquante ans au moins et dont le prédécesseur était le garde-barrière. Il a été vendu à un privé, avec son classement.

La ligne de chemin de fer et donc la gare de l’allée verte, a servi jusqu’au 16 janvier 1954. C’était la ligne des navetteurs de Zottegem-Dendermonden-Gand-Alost. La ligne rejoignait la ligne de jonction Nord-Midi par une rampe. Tout le trafic a été reporté sur Schaerbeek. La date de déferrage de la voie n’est pas connue. Une recherche complémentaire le dira.

Après un essai sur la Place du Triangle à Molenbeek, l’héliport a été installé dès 1950, à l’initiative de la SABENA, sur cette plaine où tout hangar a été démoli, pour assurer une connexion rapide et ultra moderne avec Paris, puis avec une demi-douzaine de villes. La Belgique est pionnière. Les premiers hélicoptères sont des Sykorsky S-55, remplacé ensuite par des S-58.

 

 

Cet héliport fonctionnera jusqu’en septembre 1958. Un nouvel essai aura court de 1964 à 1966. Il faut dire que le vent du sud-ouest et la météo limitaient le trafic, la charge et le nombre de passagers. (carnet de vol 21 – R.Dehon, pilote). Ne reste que le nom d’une “avenue de l’héliport” qui reprend le tracé du chemin de fer.

A proximité immédiate, manifestement sur le site de l’ancienne rubanerie renseignée au plan Vander Maelen de 1865, se sont installés deux spécialistes de machines pour le sciage à bois, mais aussi pour le gros outillage d’usine, tels que les marteaux-pilons, les presses, les foreuses… sur la Place Gaucheret, l’école communale n°4-5 de superbe architecture est construite en 1913.

Avec une telle activité et un nombre d’ouvriers très important, les cafés et autres commerces, comme les fêtes, braderies et processions étaient très nombreux.

Les établissements Louis BRENTA sont mentionnés aux archives de la Ville (Laeken) en 1904 pour modifier une façade. Dans les années 1931, ils sont au 317 de la chaussée d’Anvers. Ils sont spécialistes dans les grandes scies à grumes qu’ils ont exporté de part le monde.


Affichette publicitaire. Tour de tellement bonne qualité qu’ils sont irremplaçables, donc perpétuels et copiés par Taiwan puis la Chine, d’ou faillite bruxelloise

Au 299 est implanté un autre établissement du même type, les Ateliers Louis DEMOOR, fabriquant de machines diverses et surtout connus pour ses marteaux-pilons et ses tours. Les deux entreprises fusionneront. La firme Brenta existe encore, a été reprise par LBL fin 1980, fabrique toujours de l’outillage pour scieries d’agrumes et est implanté en Seine-et-Loire à Chauffailles en se revendiquant de cent ans d’ancienneté sans mentionner son origine. D’autres gros établissements comme les Meuneries bruxelloises, les entrepôts DEVIS marchands de fer et poutrelles, la Brasserie Perle-Caulier installée en 1873, près de l’église St Roch, puis en 1964 rue Masui, pour être expropriée par le plan Manhattan en 1971, se sont implantés dans ce quartier, profitant des désertes assez exceptionnelles en trains, bateaux et camions. Le 8 et le 11 mai 1944, le quartier, et spécialement le carrefour ont fait l’objet de bombardements. La structure, la façade et la tour de l’usine Brenta-Demoor existe toujours.

 


Usine BRENTA-DEMOOR façade chaussée d’Anvers, l’usine s’étend dans tout l’intérieur de l’ilôt


Façade rue Masui, les produits figurent sur les pignons. Aujourd’hui un dépositaires de pièces détachées pour voitures.

Les toitures en sheds des aciers Devis sont toujours présents . La façade mérite un classement. L’ancien dépôt de trams sur le terrain qui fait face à la Maison du garde-barrière vient d’être converti en un équipement culturel de quartier.

Le tracé de la Senne est toujours visible et rien n’est construit sur son parcours, il mérite le classement et pourquoi pas la remise en eau du bief non construit jusque bien au-delà de la rue des Palais.


Passage de la Senne voutée et fermée. Aujourd’hui est revitalisée comme espace vert et d’équipement par la Ville

Un programme d’aménagement verdurisé vient d’y être réalisé par la Ville de Bruxelles. Qui a acheté ce patrimoine? Un peu de recherche nous le dira. Et alors qu’est-ce patrimoine unique va devenir ? A-t-on maintenu la locataire.

 

Toon Toelen. De grote en kleine geschiedenis van de Kassei / La grande et la petite histoire de la Chaussée, Bruxelles: AMVB, 2004. – 198 p. : ill. ; 21 cm. – Textes bilingues français-néerlandais

 

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